Parlures et traditions

"Je vous répèterai
Vos parlers et vos dires
Vos propos et parlures
Jusqu'à perdre mon nom
O voix tant écoutées
Pour qu'il ne reste plus
De moi-même qu'un peu
De votre écho sonore"

Gilles Vigneault,
«Les gens de mon pays»

La parlure québécoise

Au temps de la Neuve-France Les premiers colonisateurs venaient de différentes provinces de France, dont la Bretagne, la Normandie, le Poitou et le Perche. Chacun des groupes apportait sa culture et son patois régional.

Les premiers colons s'établissaient dans les seigneuries qui avaient été concédées, pour la plupart, à des capitaines de régiments. Dans la même seigneurie, l'on rencontrait des habitants originaires de ces différentes régions françaises. Ces gens, avec des patois différents, ont quand même réussi à se comprendre. De ces mélanges de patois français, ajoutés du langage marin, est née la langue conservée et toujours parlée par les Canadiens-français du Québec et du Canada tout entier.

La parlure du Bas-du-fleuve

Quand nos ancêtres s'établirent sur les rives du fleuve Saint-Laurent, la pêche constituait pour eux un supplément de revenus. La plupart s'adonnèrent à la pêche et un grand nombre en firent leur principal gagne pain. Certaines expressions de notre parlure au Québec, furent influencées par le langage marin. C'est ainsi qu'on embarque dans une voiture, qu'on se dévire la tête pour voir derrière et qu'on va se gréer de bons pneus pour passer l'hiver. Il faut dire que la plupart des déformations dans la prononciation du français nous viennent de nos ancêtres. Les mots se terminant en oi sont prononcés en oué. Toi et moi sont remplacés par toé et moé. La plupart des expressions de notre parlure ont été apportées de France par nos ancêtres. D'autres expressions ont été influencées par l'anglicisation qui se fit graduellement à l'époque de nos ancêtres. On parlait alors de boggy pour un carosse à cheval, d'une sleigh pour un traîneau ou des rubbers pour des bottines en caoutchouc. Depuis la révolution tranquille sous Jean Lesage et l'avènement de René Lévesque, le Québec a évolué en force et s'est donné une loi de la langue. Les anglicismes deviennent de moins en moins courants. De par sa culture et sa langue le Québec jouit d'un statut particulier au sein du Canada.

EXPRESSION SIGNIFICATION EXEMPLE
Acheter Accoucher Sa femme est à la veille d'acheter
Agousser Agacer Cesse donc d'agousser ta soeur comme ça.
Arniqueux Indiscret Méfie-toi de lui, c'est un arniqueux
Amanchure Curiosité J'ai jamais vu une amanchure pareille
A c't'heure Maintenant A c't'heure que t'es là, parlons-en
Assire S'asseoir Assis-toi donc dans la chaise berceuse
Bâdrer Tarabuster Arrête de me bâdrer quand je travaille
Bardas Ménage Ma femme a fait son grand bardas avant l'été
Betôt Bientôt Le temps est gris... y va faire mauvais betôt
Bombe Bouilloire L'eau boue dans la bombe
Boucanne Fumée La boucanne de cette cheminée-là est épaisse
Bouette Boue Y a mouillé pis mon jardin est plein de bouette
Canisse Bidon Il va porter les canisses à lait à la beurrerie.
Capot Paletot Mets ton capot d'étoffe; il fait froid
Chaudette Un peu ivre Mathurin est encore chaudette
Chaussons Chaussettes Ma mère m'a tricoté des chaussons
Chirure Dérapage Sa voiture a fait une chirure sur la glace
Choux-claques Espadrilles J'aime mes choux-claques pour la course
Compères Parrain et marraine Vous serez compères pour le baptême
Contorborer Contredire Tu contorbore complètement ce qu'il a dit
Créature Femme La Margot, ça c'est une belle créature!
Débarque Dégringolade J'ai pris une débarque en bas d'mon cheval
Déchanger Changer d'habits Il s'est déchangé après la messe
Démêloué Peigne Passe-moi le démêloué, mes cheveux sont mêlés
En masse A profusion Des bonnes fraises, j'en ai en masse
Escarrer Se vanter T'as rien pour t'escarrer, mon homme!
Étriver Taquiner Ils l'ont fait étriver toute la veillée
Flasse Flacon Va cacher le flasse de gin, la mère arrive
Flow Gosse Aie, le flow, arrête de faire le malcommode
Fortiller Jubiler T'es contente? Eh ben, fortille!
Frémille Fourmi C'est plein de frémilles dans la boîte à bois
Froque Coupe-vent Mets ta froque, on s'en va
Ginguer Sautiller Arrêtez de ginguer sur l'divan les enfants!
Gornouille Grenouille Y a des gornouilles près de la rivière
Gréement Équipement Tu devrais voir le gréement pour battre le grain
Hin Hameçons Avec ces hins là ça tu vas en prendre le la truite
Jarnigouenne Jugement Sers-toi de ta jarnigouenne
Jaspinage Hésitation Pas de jaspinage! envoye à la messe.
Kicqueux Râleur C'est un kicqueux...il n'est jamais content
Maganer Harrasser Ils l'ont magané, regarde-le aller
Ménager Économiser Faut ménager si tu veux te marier
Menouéres Timons La jument a cassé les menouéres en tombant
Pantoute Pas du tout J'ai pas envie pantoute de le revoir
Parche Canne à pêche Pour pêcher, ça prend une bonne parche
Pichous Mocassins Je préfère mes pichous pour la raquette
Pigrasser Cochonner Arrête de pigrasser dans la terre comme ça.
Placoter Médire Elle passe son temps à placoter des autres
Rabouter Rattacher Il faut rabouter les deux fils ensemble
Rapailler Ramasser Il rapaille ses vieilles affaires qui trainent
Serrer (se) Économiser Y s'est serré de l'argent pour ses vieux jours
Siau Seau Va porter un siau d'eau à la jument
Sniquer Épier Je l'ai sniqué pour voir où il allait
Su Sud Le su est dans la direction opposé au nord
Tapocher Taper Arrête donc de tapocher ton chien comme ça
Tapon Tas, amas Il a un moyen tapon de dettes !
Varnousser Fouiller Y varnousse tout le temps pour trouver ses affaires
Zigonner Bricoler Il a zigonné toute la journée dans son garage

Les expressions d'origine bretonne

Le généalogiste breton, Louis ROSE, cousin descendant de Jan Rouxel, a publié un livre sur le patois de Saint Solen (petit village du pays de Dinan). Cet ouvrage intitulé Les Rouaigniaux du Bas des Landes constitue une étude exaustive des expressions utilisées jadis par les ancêtre bretons des Côtes du Nord (aujourd'hui Côtes d'Armor). Avec la permission de Louis, nous vous en livrons plusieurs. Vous pourrez constater que ces expressions sont actuellement courantes au Québec.

EXPRESSION SIGNIFICATION EXEMPLE
Accrère Croire Tu ne m'frâs pâs accrère qu'c'est vra !
Amouracher Tomber amoureux Y s'tô tellement amourachés, tous les deux...
Asteur Maintenant Asteur il est temps d'aller vâ l'Maire...
Assir Asseoir Reste pas deboutte... vas t'assir.
Balant Équilibre Il a trop bu... y va perdre son balant...
Ber Berceau Vas coucher le p'tit dans l'ber.
Bérouette Brouette Une bérouette est utile au jardinier!
Bougon Grognon J'n'ai jamaï vu pareil bougon !
Clenche Loquet de porte Pèse sur la clenche si tu veux l'ouvrir, la porte.
C'ti là Celui-là J'te dis qu'y fait dure c'ti là!
Dévidoué Dévidoir Va me chercher mon rouet pis mon dévidoué.
Drette (à) Droit (à) Pour te rendre au village, vire à drette.
Filleu Filleul Mon filleu a dix ans aujourd'hui
Grafigner Griffer Mon filleu s'est fait grafigner par la chatte.
Innocent Idiot Dans cette famille là, y sont tous innocents!
Joucqué Perché Vâs tu rester joucquaïe longtemps là haut?
Mal commode Dur à vivre Ce gars-là y est mal commode comme y en a pas!
Mentrie Mensonge C'est pas beau de faire des mentries au curé!
Mornifle Gifle Si t'arrêtes pas, tu vas avoir une mornifle.
Naïer (neiller) Noyer Mon filleu a passer proche de se naïer.
Neu Neuf Mon filleu a étrenné son chandail neu.
Pis (et) Eh puis Mon filleu a dix ans pis on va fêter ça.
Profiter Grandir, croître Mon filleu a profité pas mal depuis un an.
Rabouter Rallonger J'raboute ma corde pour la rallonger.
Rechigner Répugner Il rechigne tout le temps pour manger sa soupe.
Seusses Ceux-là Les seusses qui vont pas à messe, y vont périr!
Tant pire Tant pis Tant pire pour eux autres.
Tettes Seins Arrête de r'gorder les tettes des femmes.
Tirer les vaches Traire les vaches C'est toujours une corvée de tirer les vaches.

Les coutumes et traditions

"Inconsciemment nous savions que le froment nous reliait à des temps anciens, à ces époques reculées où la divinité imprégnait les êtres, s'infiltrait dans les choses, surtout celles qui étaient à la base de la nourriture. Le blé donnait le pain, et le pain était béni."
Roger Fournier
"Les sirènes du Saint-Laurent"

Quand nos ancêtres vinrent s'établir en Nouvelle-France, ils apportèrent avec eux les coutumes et les traditions du vieux pays. Coutumes inspirées par un mode de vie profondément religieux et traditions le plus souvent développées dans des communautés composées de roturiers et de paysans. Sauf en ce qui concerne les officiers, intendants, gouverneurs et seigneurs, nos ancêtres étaient des gens de petite classe: colons, laboureurs, menuisiers, tonneliers, métayers, tailleurs, etc.

En Normandie, en Bretagne, au Perche, au Poitou, ils avaient grandi dans des familles entièrement soumises à l'autorité du Roi et de l'Église. Ces coutumes et ces traditions eurent donc une continuation sur le sol de la Nouvelle-France et survécurent aux changements de domination de l'après guerre des plaines d'Abraham. Les chansons de folklore, la bénédiction paternelle, la croix sur le pain avant de l'entamer, l'angélus, le mardi-gras, la mi-carême, la grande demande et combien d'autres traditions ont accompagné nos aieux en se transformant légèrement au gré des générations. Quelques unes ont survécu aux bouleversements sociaux et technologiques et dans plusieurs régions rurales du Québec, des citadins appelés par un retour aux sources, viennent redécouvrir les us et coutumes de cette période qu'on appelle le bon vieux temps.

La bénédiction paternelle

"Préférant d'abord la tâche hardie
Nos pères toujours furent conquérants
Le premier venait de la Normandie
Commencer ici les gestes de Francs.
Son père au départ, lui laissa ce gage :
Pour que tes enfants soient bénis des cieux
Au premier de l'An garde notre usage
Tu les béniras comme les aïeux."
(extrait d'un poème de E. Laflèche)

Cette tradition, est donc arrivée en Nouvelle-France avec les premiers colons et s'est perpétuée jusqu'au milieu du vingtième siècle alors que son usage diminuait graduellement à cause de l'augmentation des séparations de couples et de l'intérêt de la femme dans des carrières qui étaient jadis réservées aux hommes. L'époque des familles nombreuses tirait à sa fin et le rôle patriarcal et protecteur du père de famille se fondra dorénavant avec le rôle de gardienne du foyer de la femme.

Le matin du jour de l'an les parents et les enfants se levaient vêtus de leurs habits du dimanche. Avant le déjeuner en famille, l'aîné des enfants demandait au père de les bénir et tous les enfants s'agenouillaient et la mère se tenait debout près de son mari. Le père alors dans une grande émotion, avec ses bras, faisait le signe de la croix en disant la formule: "Mes enfants, je vous bénis au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit, ainsi soit-il".

Après la bénédiction, tous les membres de la famille s'embrassaient en s'échangeant des vœux pour la nouvelle année. La formule la plus populaire était: "Je te souhaite une bonne et heureuse année et le Paradis à la fin de tes jours.

Les sobriquets

Dans le bon vieux temps, les sobriquets étaient très courants.   Il s'agissait dans la plupart des cas de diminutifs précédés de l'adjectif Ti (petit).  Quand on parlait de Théophile, on disait Ti-phile, Edmond devenait Ti-mond.  Mais il arrivait souvent que des surnoms étaient donnés par un parrain ou un aieul.  À l'époque, les vieux se donnaient à leur enfant en échange d'un contrat leur assurant nourriture, vêtement et logement dans la maison paternelle jusqu'à leur mort.  Très souvent, l'aieul donnait des sobriquets à ses petits enfants.  Pour lui, c'était une marque de tendresse.  Ces surnoms étaient variés: Beau blanc, Ti-Lou, Ti-frère, Ti-noir, etc mais il arrivait que certains des surnoms accolés à des enfants, étaient de mauvais goût: Bout-de-cul, chevreuil, le nègre, marteau, pitou, dada, etc... Dans plusieurs paroisses il existe encore des gens, voire des notables, qui portent encore le surnom qui leur a été accollé lorsqu'ils étaient enfants.   Et même dans certains cas, personne ne connait leur véritable prénom.

Les jurons au Québec

Sacrer, c'est utiliser en vain le nom de Dieu ou des noms d'objets liturgiques. Jadis, dans les chantiers les bûcherons étaient plus portés à sacrer et quand ils revenaient dans les paroisses, au printemps, ils se faisaient pointer du doigt par les habitants qui ne sacraient jamais. Au Québec, surtout en province, jusqu'au milieu du vingtième siècle, des campagnes anti-blasphème étaient organisées. Les ainés se souviennent encore de ces images représentant le Sacré-Coeur et portant l'inscription « Ne me blasphèmez pas». Ces pancartes étaient affichées bien en vue dans les endroits publics: bureau de poste, banque, boutique de forge, moulin à scies et surtout au magasin général qui était le rendez-vous des hommes du village. Devant cette propagande contre le sacre et le blasphème, les villageois inventèrent de nombreux jurons qui étaient des déformations de noms d'objets sacrés: batêche, bataince,bon-yeu, câlipisse, cibole, calvaisse, calvette, tabarnouche, tabarouette,viargerette. De même l'adjectif «maudit» était très grossier pour qualifier une personne parce qu'une personne maudite était repoussée par Dieu en personne. On utilisait donc des déformations comme mautadit, mausesse, maudine. Quant aux habitants qui cultivaient la terre, ils ne sacraient à peu près jamais. Ils usaient quand même de joyeux jurons qui parfois étaient des trouvailles personnelles: bondance, banal, chien de mer, torvisse, tornon, câline de binne, morue, etc.

L'eau de Pâques

L'eau de Pâques était généralement puisée dans un ruisseau et, selon la croyance, cette eau avait des propriétés curatives exceptionnelles.  Les vieux disaient que cette eau pouvait guérir les maladies de la peau et que celui qui en buvait une «tassée» directement de la source, le matin même de Pâques, n'attraperait pas de maladies graves pendant un an.  Chez les habitants, le père ou l'ainé de la famille se levait tôt le matin de Pâques, avec «la barre du jour» et allait recueillir le précieux liquide.

Le quêteux

Le quêteux faisait sa tournée presque toujours aux mêmes périodes de l'année, s'arrêtant à chaque porte et demandant la charité pour l'amour du Bon Dieu.  Généralement vêtu de haillons, il transporte sa poche sur le dos et s'arme d'une canne faite d'une branche d'arbre pour se protéger des chiens peu sociables.  Il mange et dors chez les habitants; Et même certains lui ont aménagé un banc du quêteux.  Quelques fois, il dormira sur une peau de cariole ou un tapis près du poêle.  Dans certains rangs on reçoit le quêteux comme un rapporteur de ce qui se passe en dehors de la paroisse, et son hôte ira jusqu'à inviter les voisins pour une soirée.  Bon raconteur, le quêteux entretient les habitants de nombreuses nouvelles et anecdotes recueillies sur son chemin.  Le métier de quêteux était encore pratiqué dans certaines régions du Québec, dans les années quarante.

Les habits du dimanche

Jusqu'aux années 1960, le dimanche était la journée du Seigneur. Tous les habitants et les villageois devaient aller à la messe sous peine de péché mortel. Et on ne se présentait pas à l'église, habillé n'importe comment. Les hommes devaient mettre leurs habits du dimanche et les femmes devaient porter des vêtements sobres, robes à manches longues et chapeaux montés d'un voile qui descendait sur le visage. On disait des paroissiens, qu'ils étaient endimanchés. L'église était la maison de Dieu et il n'était pas question de s'y présenter en habit de tous les jours. C'eut été un manque de respect grossier. Dieu exigeait l'habit avec chemise blanche et cravate. Notre-Seigneur et la Vierge Marie étaient des anoblis de Dieu et n'entendaient pas se faire tutoyer. C'est ainsi que se propagea l'expression «mettre ses habits du dimanche». Le dimanche, jour du Seigneur, on s'endimanchait pour toute la journée.

Le magasin général

Chaque paroisse avait au moins un magasin général à partir du début du 19ième siècle. Dans ce magasin, on vendait de la nourriture, des vêtements et des articles ménagers pour accommoder les habitants. Le local était entouré de tablettes étalant la marchandise et d'un grand comptoir sur lequel il y avait une balance et parfois des gros bocaux de verre contenant des friandises. Le magasin général était le rendez-vous des hommes du village qui s'y rencontraient chaque soir pour bavarder ou pour jouer aux cartes ou aux dames. Dans certains villages, le magasin général servait de salle de réunion pour le conseil municipal. Le marchand général était considéré comme un notable de la paroisse. Il devait être financièrement capable de supporter le crédit des habitants qui n'avaient pas toujours l'argent disponible pour payer leurs achats comptant, et souvent, il devait accepter des paiements en nature (viande, sirop d'érable, bois de chauffage, etc) Dans plusieurs villages du Québec, les magasins généraux survécurent jusqu'aux années 1960 alors qu'ils furent graduellement écrasés par les grandes surfaces

Textes: Maurice Roussel